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Danger : Diabolik !

6 avril 2009

Diabolik de Mario Bava. Italie/1968.

eva-kantdiabolikC’est très largement influencé par Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain, Arsène Lupin de Maurice Leblanc et des films de Louis Feuillade que les sœurs Angela et Luciana Giussani crée en 1962 le personnage de Diabolik. Dessiné dans un premier temps par Gino Marchesi et publié a Milan, le Fumetti (1) des milanaises est un tel succès qu’il engendre un nombre conséquent de copies (Satanik, Kriminal), fait l’objet de multiples rééditions et va poursuivre sa publication pendant plus de quarante ans tout en générant un merchandising important: figurines, romans, une série d’animation et un jeu vidéo. Le succès du titre ne laisse évidement pas de marbre le cinéma et c’est en 1965 qu’Antonio Cervi tente d’en produire une première adaptation, réalisé par Seth Holt avec Jean Sorel dans le rôle de Diabolik et Elsa Martinelli dans celui d’Eva Kant, la compagne et muse du cambrioleur virtuose. Des séquences tests et des photos promo sont produites mais, pour des raisons aujourd’hui inconnu mais sans doute d’ordre financière, le tournage capote (2). C’est a ce moment qu’intervient le plus grand producteur italien d’après guerre, le fameux et quasi mythique Dino De Laurentis qui rachète les droits d’adaptation en 1966. Fan de Raffles, Gentleman cambrioleur de Sam Wood (Raffles/1939) dans lequel David Niven interprète un cambrioleur, De Laurentis pense voire en Diabolik un potentiel équivalent  au métrage de Wood et entreprend de produire son caper movie. Il décide de ne rien garder des quelques minutes tournées par Holt, préférant réaliser le métrage avec sa propre équipe. Pour la petite anecdote la première apparition de Diabolik a l’écran aura lieu dans une autre production De Laurentis, Les Sorcières (Le Streghe/1967), un film a sketch réalisé par Franco Rossi, Luchino Visconti, Mauro Bolognini, Pier Paolo Pasolini et Vittorio De Sica ou l’on découvrait Clint Eastwood, ici second rôle aux cotés de Silvana Mangano  – l’épouse de De Laurentis a l’époque – dans la partie réalisé par De Sica, croisant rien moins que Batman, Flash Gordon, Diabolik ou Mandrake.

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Le nom de Mario Bava est suggéré aux sœurs  Giussani par Corrado Farina, un scénariste de Fumetti ayant travaillé pour elles sur quelques épisodes de Diabolik, qui deviendra lui même réalisateur quelques années plus tard (notamment Baba Yaga en 1973). Si le choix de Bava par Farina est dicté par l’admiration de celui ci pour les chef d’œuvres de l’épouvante gothique du maestro, celui de De Laurentis s’oriente sur celui d’un pragmatisme éclairé. Bava a 54 ans et, en plus de sa grande maitrise technique et de son expérience, est en outre réputé pour boucler ces tournages dans le respect  des budgets et des taglines. Bava se laisse convaincre par De Laurentis et se voit allouer le plus gros budget de sa carrière mais reste encore a trouver un casting a la hauteur du sujet. Les sœurs Giussani s’inspirèrent de Robert Taylor, et plus particulièrement de son regard bleu acier, pour la création de Diabolik mais Taylor, trop âgé pour le rôle, est en phase terminal d’un cancer qui l’achèvera en 1969 et De Laurentis a en tête un acteur plus jeune et largement plus bankable: Alain Delon. Un option intéressante mais qui ne verra pas le jour. Delon, déjà pris sur le tournage du Samouraï de Jean-Pierre Melville, est bien trop cher pour De Laurentis qui va se rabattre sur un jeune acteur californien que lui conseille Jane Fonda. Engagé sur le tournage de Barbarella de Roger Vadim, une autre adaptation d’un célèbre comic produite par De Laurentis, John Phillip Law est en Italie et patiente en attendant la fin de l’énorme pré-production du film de Vadim. C’est pendant ce laps de temps que Law va tourner deux films qui vont marquer sa filmographie: La Mort était au Rendez Vous de Giulio Petroni, un chef d’œuvre du western italien, et Danger : Diabolik !. Law passe une audition devant un Bava enthousiaste qui s’écrit « c’est lui mon Diabolik !  » et est immédiatement engagé. Si le rôle de Diabolik est rapidement fixé, celui d’Eva Kant sera nettement plus problématique. Bava pense a Marilù Tolo ou Marisa Mell mais, une fois de plus, De Laurentis a d’autre vues. Après une première audition avec la jeune « protégée » d’un cadre de la Paramount – major qui possède les droits mondial de distribution – c’est Catherine Deneuve qui est engagé. Après quelques jours de tournage, il assez est clair que Bava ne supporte pas Deneuve qu’il traite de grosse vache. Au bout de quelques jours, et le refus de Deneuve de jouer nu dans la célèbre scène des billets, Bava la vire (3) et obtient enfin la sublime Marisa Mell en remplacement de l’actrice française. Toujours sur les conseils du clan Vadim, De Laurentis engage Michel Piccoli dans le rôle de l’inspecteur Ginko, l’indispensable némésis de Diabolik, et Adolfo Celi complète le casting dans le rôle de Ralph Valmont, le chef d’un gang de truands.

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Batman, James Bond & Fantômas. Trois icônes pop des 60’s pré-Diabolik.

Les différentes montures du scénario furent écrit par Brian Degas et Tudor Gates qui s’inspirent particulièrement de trois épisodes du Fumetti. Le problème pour De Laurentis est que depuis quelques années les écrans sont submergés par les Supercargo, Goldface ou autre Kriminal, lancés pour profiter du succès des James Bond et surtout des Fantômas d’André Hunebelle. D’autre part les Fumetti créaient la controverse au sujet de leurs contenus  subversif – mélange de violence et de sexe – au point que les autorités italienne effectuent régulièrement des saisies des œuvres considérés comme trop excessives. Si Bava a en tête un film plus sombre et plus dur, De Laurentis lui demande d’en atténuer la violence et de l’orienter vers quelques chose de plus léger et de plus en phase avec les goûts du public qui vont alors au pop art débridé. Bava retravaille le scénario et prend en compte cette tendance apportée par les grands succès ciné du moment, ou par certaines séries T.V. qui font fureur (en autres le Batman avec Adam West et Burd Ward) tout en redirigeant la porté subversive de l’œuvre des sœurs Giussani vers une légèreté sexy et coloré qui ne masque pourtant pas l’aspect frondeur du couple diabolique et, a travers eux, de Mario Bava qui n’eut aucun mal pour se glisser dans ce projet, le réalisateur italien ayant auparavant réalisé avec La Planète des Vampires une œuvre visuellement déjà très proche de l’univers de la bande dessiné.

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Danger : Diabolik ! reprend dans les grandes lignes la trame principale du Fumetti. Diabolik est un cambrioleur mystérieux doué d’une intelligence hors norme  qui lui permet de perpétrer les vols les plus audacieux avec l’aide d’Eva Kant, sa maitresse. En face se trouve l’inspecteur Ginko, flic pugnace qui c’est juré de retrouver le couple infernal, et Ralph Valmont, un truand avec qui Ginko va s’allier et qui voit dans cette alliance une ruse qui lui permettra de se rapprocher de Diabolik pour lui soustraire le butin de son dernier forfait. Ce qui frappe immédiatement dès les premières scènes, c’est l’énergie qui émane de la réalisation. En bon artisan Bava a jusque là tourné un grand nombre de films qui surfaient sur les modes du moment (western, peplum, comédie voir science fiction) quand il ne les a pas quasiment lui même crée de toute pièces (Giallo, épouvante gothique). Danger : Diabolik ! est une première puisqu’il s’agit pour Bava d’un film d’action « futuriste », avant tout destiné au grand publique d’où sont absent la plupart des thématiques habituelles du cinéaste (fascination pour la nécrophilie ou sadomasochisme) et l’aspect atmosphérique de la plupart de ces précédentes réalisations. A ces éléments, Bava substitut une rythmique qui ne doit pas sa force au montage ou au scénario mais bien a la conception et a la réalisation de ces plans. Si Bava est a la tête du plus gros budget de sa carrière, il n’en oubliera pas pour autant ces méthodes de travail qui lui permettront de finir son métrage en ayant juste dépensé le quart de son budget. Bava conçoit lui même les décors, va jusqu’à peindre les matte painting et construire les maquettes du superbe repaire de Diabolik, il utilise également d’ingénieux systèmes de miroirs afin de créer la caverne géante ou Diabolik et Eva Kant batifolent langoureusement. Du haut de ces 54 ans Bava insuffle un dynamisme étonnant et investie chaque plans de sa débordante imagination visuel, explosant les formes et les couleurs dans un maelström d’images furieusement psychédéliques et réussissant a capter dans ces plans la substance même de ce qu’est la bande dessiné, faisant de Danger : Diabolik ! une des meilleurs adaptations de ce média au cinéma (4). L’alchimie entre John Phillip Law et Marisa Mell marche du tonnerre et irradie le film de Bava d’une lumineuse aura d’hédonisme, parce que fondamentalement ce n’est pas le pognon, la peur ou le pouvoir qui motive Diabolik mais simplement Eva, son « mobile », qu’il couvrent du produit de ces forfaits. Ce qui donne lieu a la scène la plus célèbre du film ou nos deux tourtereaux s’ébattent dans une montagne de billets de banque, superbe déclaration d’amour dans ce qu’il a de plus fou et de plus ultime. Et s’il y a bien un thème qui rattache Danger : Diabolik ! au reste de la filmo de Bava c’est bien celui là, présent dans une grande partie de ces œuvres et qui trouve dans Lisa et le Diable ou Le Masque du Démon une variation nettement plus lugubre.

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Mais ce n’est pas uniquement grâce a son imagerie sexy, engoncée dans un écrin psychédélique, que Danger : Diabolik ! distille un parfum de liberté. Si Diabolik fomente dans l’ombre d’ingénieux cambriolages et assassine sans pitié afin de couvrir sa muse de bijoux, le couple ne perd jamais une occasion de ridiculiser les forces de l’ordre, ajoutant une dimension anarchiste le distinguant du tout venant de l’époque. Diabolik prend pour cible le ministre des finances en bombardant une conférence de presse de gaz hilarant et fait plus tard sauter un immeuble abritant un bureau de la perception des impôts, sous les applaudissements de la foule.  Bava joue sur le contraste entre le glamour du duo formé par J.P. Law et Marisa Mell et le monolithisme de Michel Piccoli, d’ailleurs excellent dans le rôle de Ginko, un flic pugnace mais tristement normal qui s’est juré d’envoyer a l’ombre le couple diabolique qui l’a tant de fois ridiculisé, et le grotesque des représentants de l’état (Terry Thomas, l’acteur qui se cache derrière une paire de moustache). On peut par contre émettre des doutes sur l’intrigue concernant Ralph Valmont, une partie du métrage handicapé par un rythme défaillant qui masque assez mal l’artificialité d’une sous-intrigue avant tout destiné a combler un scénario finalement assez faible. L’autre grande contribution a la réussite des tribulations du super-héros du mal est la participation d’Ennio Morricone, rendu mondialement célèbre pour son travail sur les œuvres de Sergio Leone. Le score est aussi jouissif que peut l’être le métrage de Mario Bava et participe a l’élaboration d’un univers sonore reprenant dans ces compositions tout les clichés des modes musicales de la fin des 60’s dans lesquels ont compte quelques sonorités indiennes apportant une jolie touche de sensualité. Un score qui illustre un univers surréaliste tout droit sorti d’une planche conçu par un esprit sous acide,  tellement radical dans ces choix que beaucoup voient dans  Danger : Diabolik ! – qui est devenu avec le temps un des films les plus culte de Mario Bava – une pure incarnation de ce qu’était l’esprit des 60’s.

(1) Nom donné au bandes dessinés italienne d’après la forme des phylactères en forme de petits nuages.

(2) Le hasard voudra que Jean Sorel, Elsa Martinelli et Marisa Mell se retrouvent en 1969 dans le casting de Perversion Story de Lucio Fulci, une intéressante variation a l’érotisme soft de Sueur Froide d’Alfred Hitchcock.

(3) Ironiquement, Deneuve retourne en France pour y tourner Belle de Jour de Luis Buñuel ou l’actrice y est nettement moins avare de ces charmes qu’elle ne le fut devant l’objectif de Bava.

(4) Certains plans vont même jusqu’à faire penser, toutes proportion gardé, a Jack Kirby.

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