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l’Ange Ivre

29 juillet 2008

Yoidore Tenshi d’Akira Kurosawa. Japon/1948.

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Sanada est un médecin caractériel qui officie dans un quartier misérable d’une ville anéanti par la guerre et rongée par la corruption et la pauvreté, Matsunaga un petit caïd sauvage et naïf qui se consume dans l’alcool. Lors d’une consultation Sanada découvre que le jeune yakuza est atteint d’une tuberculose et tente de le résonner, Matsunaga refuse violemment. Commence alors entre les deux hommes une étrange histoire d’amitié faite de rejet, de violence et de rares moments d’accalmie ou pointe la compréhension mutuelle de deux hommes oubliés par la vie.

L’Ange Ivre est a plusieurs titres un moment clé dans la carrière d’Akira Kurosawa. Entravé par la censure du gouvernement ultranationaliste des 40’s, le jeune réalisateur dut supporter la coupe de plusieurs scènes de son premier métrage La Légende du Grand Judo (1943)(1). Kurosawa comme tant d’autre dut également se soumettre au « devoir national » en tournant Le Plus Beau (1944), film que je n’ai pas vu mais qui est parait il bien éloigné du simple travail de propagande et qui plus est très marqué par l’humanisme dont faisait preuve le cinéaste, et La Nouvelle Légende du Grand Judo (1945) qu’il désavoua par la suite (2). Après la défaite du Japon c’est au tour de la censure US de mettre a l’amende l’excellent Les Hommes qui Marchent sur la Queue du Tigre adaptation d’un classique Kabuki taxé de féodalisme par l’occupant américain, pressé de faire la chasse a toute pseudo manifestation d’un esprit guerrier censé être contenu dans toute expression du passé culturel japonais (3). Bref pour notre jeune Akira c’est un tout petit peu la zermi. Mais cela va changer avec son septième film, l’Ange Ivre sur lequel il aura une complète liberté artistique « l’Ange Ivre est le premier film que j’ai dirigé qui soit libéré de toute contrainte extérieure. Dans cette œuvre j’ai investi tout mon être. Dès la phase de préparation, j’ai senti que j’étais en train de me mouvoir sur le terrain qui me convenait » et sur lequel il se constituera une équipe de collaborateurs qui le suivront sur ces films ultérieurs et avec lesquels Kurosawa tournera une grande partie des chef d’œuvres qui ont fait sa renommée. Fumio Hayasaka (compositeur), Takashi Matsuyama et Yoshirô Muraki (décorateur et designer) le suivront, ensemble ou séparément, sur Les Sept samourais, Vivre, l’Idiot, Scandale, Rashomon, Chien Enragé, Yojimbo, Sanjuro ou La Forteresse Cachée mais c’est bien la rencontre avec Toshiro Mifune qui va marquer une rencontre essentiel qui découlera sur une des plus belle collaboration du septième art sur pas moins de dix sept films, presque tous des chef d’œuvres, et qui prendra définitivement fin suite a une brouille entre les deux hommes sur le tournage de Barberousse, a ce stade il est impossible d’oublier le grand Takashi Shimura qui tournera lui aussi dans bon nombre des grands films de Kurosawa, avec ou sans Mifune.

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Kurosawa s’installe dans les décors construit pour Le Nouvel Age des Fous, une comédie tourné en 1947 par Kajiro Yamamoto, son maître et mentor. D’abord intéressé par une minutieuse description du milieu yakuza, Kurosawa bifurque vers le drame social réaliste centré sur les houleuses relations qu’entretiennent Sanada et Matsunaga, mais cela n’empêche pas ce film d’être la première évocation cinématographique de la célèbre pègre japonaise. L’Ange Ivre étant une petite production, il est donc décidé de noyer le tiers du décor sous une étendu d’eau boueuse afin de masquer le subterfuge. Loin d’être un simple cache misère, cet artifice conditionnera en quelques sorte le projet de mise en scène de Kurosawa, qui tissera autour de cette mare toute une symbolique représentative du Japon en ruine de l’après guerre. Marécageuse et putride c’est autour de cette étendu fétide que s’organise la vie du marché noir et ou vit le petit peuple tentant de survivre dans un univers post-apocalyptique, c’est également là que Sanada tente d’aider les personnes ayant la volonté de vivre. Sanada est intéressant a plus d’un titre, l’apparence bougonne et parfois odieuse du personnage cache en fait de profondes déchirures lié aux regrets de ce qu’aurait put être son existence. Alcoolique et caractériel Sanada est donc très éloigné du parangon de vertu qu’aurait pu devenir le personnage sous l’œil d’un autre réalisateur, il évoque immédiatement le médecin de Barberousse incarné par Toshiro Mifune, a la différence que celui-ci ne cultive ni regret, ni penchant pour la boisson. En apparence opposé, Matsunaga est un jeune chien fou, un petit malfrat drivé par l’instinct avec pour seul projet de noyer sa jeunesse et son avenir dans des nuits ou l’alcool et les femmes sont l’unique but. Leur relation, d’abord violente, va évoluer vers une certaine forme de respect, voir d’affection, que deux être semblables qui se reconnaissent peuvent éprouver. Kurosawa n’insiste jamais et laisse a Toshiro Mifune et Takashi Shimura le soins d’expliciter de façon discrète la palette des sentiments complexes qui vont lier les deux hommes sans jamais chercher a en tirer un spectacle larmoyant, sobre et pudique sa magnifique réalisation traduit un humanisme bercé de désillusion et de douce amertume qui au final laisse pointer une note d’espoir.

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L’Ange Ivre est également une évocation du milieu criminel de l’après guerre d’où ressort les probables influences américaines de Kurosawa, a la différence que jamais celui-ci ne le représente sous un angle de fascination, on peut dire qu’il prend même soin de la montrer sous son jour le plus vil, bassement calculateur et lâche qui soit. Jusque la vaguement évoqué, le milieu fait son apparition avec Okada, yakuza fraîchement sortie de prison et anciennement parrain du territoire de Matsunaga, pressé de reconquérir son ancien domaine le sinistre personnage sera l’homme qui sera responsable de la chute de Matsunaga, ravagé par la maladie. Les scènes montrant les yakuza en réunion ne font qu’accentuer la bassesse des personnages, les montre en comploteurs de basse court, arrogants et fiers de la peur qu’ils provoquent chez les autres ils deviennent des animaux enragés, des êtres veules et lâches quand leurs vies est en danger. Les influences de Kurosawa ne s’arrête pas là puisque la peinture réaliste des quartiers pauvres rappelle les néoréalistes italiens qui parallèlement a l’œuvre du cinéaste réalisaient des films tentant de retranscrire la réalité de l’époque dans toute sa noirceur. Nettement plus surprenant est la scène ou Matsunaga se voit en train de se poursuivre sur une plage, une séquence étrange qui n’aurait pas dénoter dans un film du Louis Bunuel de l’Age d’Or par son coté fantastique et surréaliste. En fait je crois que je pourrais parler des heures de ce film, de sa description pleine de générosité du japon « d’en bas », de sa beauté plastique, de sa noirceur maillé d’espoir, de l’incroyable performance de Toshiro Mifune dont le charisme irradie, brûle, illumine chacune des scènes ou il apparaît (a la base l’ange ivre du titre est censé être le médecin), de toute la symbolique autour de cette mare qui semble parfois refléter, parfois contaminer son environnement mais plutôt que d’allonger inutilement ce texte qui de toute façon ne pourra pas rendre justice a ce film, je ne pourrai vous donner qu’un conseil: faite vous du bien, acheter ce film et (re)décourez cette œuvre sublime et génial qu’est l’Ange Ivre.

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(1) Taxé « d’insulte au Japon » et de film « anglo-américain » La Légende ne dut sa sortie qu’au soutient de Yasujiro Ozu, alors membre du comité de censure.

(2) Kurosawa produira Sugata Sanshiro un superbe remake réalisé par Seiichiro Uchikawa en 1965 qui, tout en réintroduisait les éléments coupés par la censure, est également une fusion de l’intrigue de l’original et de sa suite. Il n’est vraiment pas interdit de le trouver meilleur que l’original tant ce film est une pure réussite.

(3) Les Hommes qui Marchent sur la Queue du Tigre ne sortira qu’en 1952.

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