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Les Lèvres Rouges

3 avril 2011

Daughters of darkness

de Harry Kümel. Belgique/1971.

Pas encore auteur de l’intriguant Malpertuis, adaptation intéressante mais bancale du chef d’œuvre de Jean Ray, Harry Kümel s’attaque en 1971 a une grande figure du fantastique; la comtesse sanglante Erzebeth Bathory. Remise au gout du jour l’année dernière par Julie Delpy dans son excellent La Comtesse, Erzebeth Bathory fut avant tout une aristocrate très influente qui défraya les chronique de la Hongrie du début du XVIII siècle pour des crimes atroces d’une amplitude rarement atteinte depuis, commis sur de nombreuses jeunes filles dans le but de préserver jeunesse et beauté (des crimes dont la réalité a été remise en cause par plusieurs thèses récentes faisant d’Erzebeth la victime d’un complot d’état). Devenue au fil du temps l’objet de contes populaires dont la légende fut agrémenté par le folklore tournant autour de ces effroyables exactions – les fameux bains de sang sont une pure invention de l’imaginaire collectif, la légende sanglante d’Erzebeth croisa logiquement l’imagination de nombreux artistes a travers le temps. Quoique très lointainement inspiré de la comtesse, de sa personnalité plus que de ces «actes», Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu intégra le premier le vampirisme dans le mythe Bathorien, un vampirisme aux consonances saphiques appuyés qui devait en faire la référence ultime du genre. Si la sexualité du vampire féminin n’est qu’effleurée dans le mystérieux Vampyr de Carl Dreyer ou timidement suggérée dans Daughter of Dracula, La comtesse Bathory et le personnage de Le Fanu devinrent dès la libéralisation des mœurs des 60′s, et jusqu’à aujourd’hui, le sujet de nombreuses œuvres qui allaient poser frontalement la nature sexué du vampirisme cinématographique. De Roger Vadim au films de la Hammer – dont le sympathique The Vampire Lovers de Roy Ward Baker et le médiocre Countess Dracula de Peter Sasdy, tout deux avec la pulpeuse Ingrit Pitt- en passant par un nombre conséquent de bandes d’exploitation 70′s jusqu’aux Prédateurs de Tony Scott, la comtesse sanglante fut la muse vénéneuse d’une immense partie de la filmographie vampirique féminine, très souvent d’inspiration saphique ou cultivant l’ambiguïté quand a la sexualité du vampire féminin.

Abandonnant complétement le décorum gothique habituel du genre, Les Lèvres Rouges prend pied dans l’univers contemporain d’un grand hôtel vide et nous conte l’histoire d’une lutte de pouvoir entre la comtesse Élisabeth Bathory et un homme, Stephan, pour la possession de sa jeune épouse, Valérie. Plus qu’un simple décor, ce palace situé a Ostende tiens la place d’un personnage a part entière, a l’instar de l’hôtel Overlook de Shining. Il ne semble être qu’une émanation de la comtesse Bathory, un espace a l’architecture suranné et écrasante, a l’image d’une lipstick lesbienne toute droit sortie d’une autre époque, tissant patiemment la toile ou viendra se perdre un couple, par avance déjà condamné par la nature destructrice de Stephan. Pourvu de fines pointes d’humour noir, Les Lèvres Rouges développe une atmosphère lancinante de sadisme et de dépravation au travers des portraits de la comtesse, une succube magnifiquement campé par Delphine Seyrig, et du mari, attiré par la mort et la torture. C’est dans ce parfum délétère de corruption et de sensualité trouble que Valérie sera emportée, une innocente coincée entre une harpie et un sadique dont le destin basculera en faveur d’un final très ironique. Ce qui fait la spécificité des Lèvres Rouges en comparaison des films de vampires qui lui sont antérieurs, c’est la méthode dont va se servir la comtesse pour faire basculer Valérie de son coté. Point d’arrivé nocturne en robe de nuit évanescente sous un clair de lune irréel, mais une intrusion dans l’unité du couple et son noyautage par la mise en lumière de la perversion de Stephan,  au cours d’une soirée ou Bathory utilisera son pouvoir de séduction dans le but de  mettre en évidence la facette sombre de la personnalité du jeune homme devant une Valérie consternée, de sa lâcheté et de sa lubricité grâce a l’assistance de Ilona, la troublante servante d’Élisabeth, qui paiera chèrement les manipulations de sa maitresse. Plus enclin a utiliser le charme manipulateur de ces créatures de la nuit que leurs pouvoirs surnaturels supposés, qui semblent d’ailleurs inexistants, le film de Kümel se situe plus du coté du thriller psychologique et sexuel que du film de vampire classique et dénote une volonté d’émancipation des codes usuels du genre et d’enracinement du réel dans le fantastique. De ce point de vue Les Lèvres Rouges se place davantage dans la ligné de Rosemary’s Baby ou Martin de G. Romero que d’un Cauchemar de Dracula.

La force de Kümel et Pierre Drouot est d’avoir créer un climat fantastique, proche du surréalisme et du cinéma érotique, dans un décorum réaliste grâce a l’apport de personnages étranges (la « mère » de Stephan, le groom ou le flic) ou d’incongruité visuelles (Bathory occupant son ennuie en faisant du tricot, le baiser vampirique donné a Valérie entre autres), forgeant le socle d’un espace fait d’étrangetés, de bizarrerie pérennisant l’idée de l’intrusion discrète du fantastique dans le réel, tendant a l’élaboration d’une atmosphère d’onirisme sensuelle et inquiétante. Un intrusion rendu crédible par l’abandon des codes parmi les plus too much du genre – pas de dentitions proéminentes, de morsures sanguinolentes, de crucifix, de transformations animales, de cercueils ou de collier d’ail – sans toutefois se séparer de certains de ces stéréotypes; la lumière du jour, le miroir et l’eau vive. Si la réal y est excellente, il convient de signaler que Les Lèvres Rouges cultive une parenté certaine avec quelques unes des œuvres a venir parmi les plus marquantes de la décennie; la première scène, par les choix chromatiques de sa photographie, semble issue d’Inferno, le montage des morts de Ilona et de Stephan ressemble étrangement a ceux des meurtres des Frissons de l’Angoisse du même Argento ou la scène situé a Bruges entretient une filiation clair avec le Ne vous retourner pas de Nicolas Roeg. De là a dire que Les Lèvres Rouges fut un pont entre tradition et modernité il y a un pas que je serais tenté de franchir, mais ce qui une certitude c’est qu’il est extrêmement dommageable que le film de Kümel ne bénéficie pas aujourd’hui de la même aura que ces successeurs.

Si Kümel, inspiré par les peintres de l’école surréaliste belge et les cadrages de Resnais sur L’année dernière a Marienbad, soutenue par d’excellents dialogues, une bonne distribution et un score soulignant parfaitement la singularité de son œuvre, exploite avec habilité les décors a sa disposition pour créer un climat poétique servant élégamment une histoire de vampires moderne, sa plus grande qualité fut sans doute de magnifier la comtesse Bathory a chacune de ces apparitions. Pour l’anecdote Delphine Seyrig refusa dans un premier temps le rôle, avant d’être convaincu par Alain Resnais, son mari a l’époque, de l’accepter. Bien lui en pris car Seyrig compose par son jeu délicat et sophistiqué un personnage fascinant d’une grande complexité, la luminosité de l’actrice contrastant merveilleusement bien avec la noirceur de son rôle. Portrait d’une femme a la fois dominatrice, cruelle et tendre, Seyrig passe par une extraordinaire palette d’émotions pour construire une comtesse en quête d’un amour total, absolu, carnivore. Hommage a Marlène Dietrich, son jeu suave (quelle voix !!!) et sa gestuel gracieuse, associés a une garde robe désuète mais classieuse, construisent une « méchante » d’exception, diaphane, hors du temps et subtilement vénéneuse. En fait ce que propose Les Lèvres Rouges, en même temps qu’un authentique film de vampire, c’est le superbe portrait d’une hédoniste, libérée du joug des préceptes moraux d’une société patriarcale dont les représentants sont ici assez pathétiques, une femme fatale dans l’expression la plus ultime qui soit. Troublante de fragilité, d’une envoutante et monstrueuse sensualité, Delphine Seyrig compose ici une figure obsédante, marquante et inoubliable du fantastique.

Le Hell Trailer (qui spoile un max et qui fait passer DoD pour l’exploit’ qu’il n’est pas, vous êtes prévenu)

">http://www.youtube.com/watch?v=sFRuSbykaV0]

3 commentaires leave one →
  1. adinaieros permalink
    3 avril 2011 22:24

    Hé béh ! Tu donnes envie :)

  2. ygrael permalink*
    3 avril 2011 23:45

    Yo Adi \o/

    Arf j’espère bien parce que je m’en suis tapé des réécritures avant d’arriver a quelque chose de potable !

    Bon reste plus maintenant qu’a le voir et a venir me donner ton avis !

    (that’s an order)

  3. 6 septembre 2011 19:40

    Bravo pour ce très bel article. Tout simplement l’un des plus beaux films de vampires que j’ai vu. Delphine Seyrig y est inoubliable, tout en grâce et élégance.

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